Conjugaisons et mnémotechnique

Ah, les conjugaisons. L’immortel douloureux bonheur de leur apprentissage pour le polyglotte. Une langue a beau promettre de ne se composer que de vocabulaire, d’idiomes et de conjugaisons, ce dernier élément n’en reste pas moins la bête noire de l’apprenant, se terrant dans les recoins sombres du langage, prête à lui sauter dessus à la moindre erreur.

Il est fascinant de comparer la difficulté réelle de la conjugaison d’une langue (notez que je ne parle que de conjugaisons mais que cette règle s’étend à n’importe quelle autre facette de la langue) et la difficulté que l’étudiant ressent à cause seulement de son exotisme.

Pour me prendre en exemple : I am français. J’ai appris l’anglais très tôt et je ne me souviens pas avoir ressenti de difficultés particulières à apprendre ses conjugaisons. Mais en y repensant bien, j’aurais pu. Les conjugaisons anglaises sont globalement simples et régulières, et du moment qu’on connait les irrégularités importantes, c’est une partie de plaisir. Les autres verbes irréguliers sont certes un point bloquant, qui empêchent celui qui affirme que tout y est simple de le crier trop fort. Je ne les ai jamais appris par cœur, et je les sais maintenant (ça aide, 6 ans de VO au cinéma). Autre aspect : les conjugaisons anglaises, quoi qu’en disent ceux qui le parlent depuis longtemps, ne sont pas du tout  sur le modèle latin, en particulier avec cette histoire d’auxiliaire futur. Un peu d’exotisme donc.

Laissons l’allemand de côté : c’est comme l’anglais. Une deuxième langue européenne qui peut tromper le français par son schéma.

Passons maintenant à une langue bien latine : l’espagnol. Un français qui l’apprend, ou bien un espagnol apprenant le français (ça marche dans les deux sens) passera bien des nuits blanches à se lamenter sur son sort : pourquoi tant d’irrégularités ? Pourquoi aucune auxiliarité ? Par ce néologisme, je pointe du doigt l’absence d’auxiliaire futur (will en anglais, werden en allemand) qui fait de ce temps un prétexte autre que les temps du passé pour s’arracher les doigts et se mordre les cheveux. En français, « j’irai », du verbe « aller », comme dans « tu vas ». En espagnol, « iré » du verbe « ir » (enfin une cohérence !) comme dans « vas » ( 😦 ). Bref, les langues latines détiennent le chapeau des conjugaisons les plus irrégulières et les plus abruptes. Couronne basse à elles.

Et, le clou du gâteau, la cerise sur le spectacle que j’ai gardée pour la faim (notez la conjugaison de « gardée » qui indique que j’ai gardé la cerise à manger, pas le clou – faut pas exagérer) : le grec (moderne). Dernière langue de la famille hellénique. Un concentré d’exotisme. Une logique évidente : deux fois deux formes (fo/pso et fa/psa) qui s’appliquent respectivement au présent et au futur puis à l’imparfait et à l’aoriste au premier groupe, et deux autres fois deux formes (po/pisso et poussa/pissa) qui s’appliquent respectivement au présent et au futur puis à l’imparfait et à l’aoriste au deuxième groupe. Sous cette rectitude séduisante se cache une bête noire encore plus grosse pour l’étudiant, qui se perd aisément, récitant avec difficulté les désinences bégayatoires et mnémophobes de l’hellène (sans majuscule).

Pourquoi se perd-il ? Car ce résidu linguistique d’âges éteints qu’est le grec moderne ne répond à aucune idée qu’on se fait d’une langue, via la langue latine qu’on connaît nativement ou la langue germanique qu’on apprend par passion ou par nécessité (comme l’anglais). C’est la même chose pour un anglais apprenant le français. Tant qu’on ne connait pas le modèle de conjugaisons, c’est extrêmement dur à apprendre. Connaître l’espagnol aide un anglais en français, connaître l’anglais aide un français en allemand. En grec, on ne peut s’aider de rien, et on baragouine. Alors imaginez un grec apprenant le français : c’est pour lui exotique, irrégulier et illogique.

 

Voilà pour cette petite analyse linguistique qui m’a bien fait plaisir à écrire. J’espère que vous en avez eu autant à me lire. Et n’oubliez pas, vous parlez une des langues les plus dures et illogiques qui soient, alors sachez apprécier de savoir spontanément vos subjonctifs et autres joyeusetés du français !

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s