Phonétique et phonologie

J’ai récemment employé le temps passé sous la douche pour réfléchir aux aspects à la fois littéraires et scientifiques du « polyglottisme ». C’est fou à quel point on peut arriver, dans ces moments là, à de grandes conclusions sur l’entremêlement de ces deux spécialisations apparemment opposées au sein d’un seul domaine : les langues.

Le (sham)poing de départ

Mes pensées ont cheminé en partant d’une particularité : l’accent des polyglottes. C’est moi qui l’ai nommé ainsi faute de mieux. Et ce que je désigne par là, c’est l’étrange prononciation des personnes qui sont excellentes en langues et qui, bien souvent, en parlent plein.

Sur Internet, les vidéos pullulent où des gens parlent jusqu’à 10 langues et fascinent / se font admirer. Et quand la personne en vient à parler dans la langue qu’on connait – le français, en l’occurrence -, on réalise combien elle a une maîtrise profonde et très exercée de la grammaire et des idiomes. Mais quelque chose cloche dans la prononciation. Qu’est-ce ? On ne saurait parler d’accent, on pourrait encore moins en situer l’origine. C’est parfait, sauf que….sauf que quoi ?

C’est ce que j’appelle l’accent des polyglottes : le résidu de la langue maternelle lorsqu’un polyglotte parle et prononce une autre langue. J’ai alors distraitement remis du gel douche sur mon gant toilette et me suis dit : comment expliquer ce pxchgnwa tellement microscopique dans la prononciation qu’il est indescriptible ? Pourquoi les personnes les plus aptes à apprendre d’autres langues en sont-elles victimes ?

Déo et débats

Le titre de ce paragraphe est © Orikrin Ywench, 2016. Merci de votre compréhension.

J’ai alors pensé à mon propre cas : je parle anglais correctement, mais mon accent est plutôt…étrange. Américain de base, il a sûrement une pointe de françaiseté, mais j’ai fait l’effort d’adopter l’accent britannique. Sans en avoir fait l’expérience, je pense pouvoir duper les gens quand à ma langue maternelle, sans qu’ils puissent déterminer de quelle région anglophone je suis originaire. En gros, je pense avoir l’accent des polyglottes en anglais. Mes chevilles vont bien, merci pour votre considération.

Ayant réalisé que l’accent des polyglottes s’appliquait à moi, il m’a été plus facile de déterminer son origine. Et soudain m’écrié-je εὕρηκα (ça veut dire « eurêka » en grec ancien).

Encore un effort, j’essuie presque

Ce que j’avais finalement réalisé, c’était lié à une nuance que j’ai faite tout récemment entre phonologie et phonétique. Je sais depuis longtemps que ce n’est pas la même chose mais je ne me suis imprégné des différences que la semaine dernière. La phonologie étudie l’organisation des sons, indépendamment de l’usage qui en est fait, tandis que la phonétique s’intéresse aux sons eux-mêmes et à leur emploi.

Par exemple, le mot français « endurer » est noté /ɑ̃.dy.ʁe/ en phonologie. On remarque la séparation graphique des syllabes par un point, et on reconnait facilement chaque son. En phonétique à proprement parler, on note le mot [ɒ̃d̪yˈʁe]. La séparation syllabique disparaît au profit d’une précision supplémentaire rapport à la prononciation du son « an », on indique que le D est dental (ce qui différencie le français de la plupart des langues, chose que le phonologue amateur ne saura jamais) et on indique même l’accent tonique final (oxyton) qu’on croirait absent de la langue de Molière.

L’accent des polyglottes tel que je le détaille est en fait rarement noté phonologiquement. C’est une nuance telle qu’on la verra seulement en phonétique. Une personne parfaitement bilingue avec le français en seconde langue prononcera donc le mot /ɑ̃.dy.ʁe/, mais pas [ɒ̃d̪yˈʁe]. Quand on perçoit l’accent des polyglottes, on ne sait pas dire ce qu’on entend précisément, car ce sont des différences minimes.

Attention, je ne nie pas pour autant qu’il existe des bilingues qui prononcent leur seconde langue 100% correctement, mais c’est extrêmement rare. Je ne pense pas y arriver moi-même en anglais.

J’en arrive donc au point qui me tient le plus à cœur ici : les langues sont un domaine au carrefour entre science et monde littéraire. Le polyglotte est sur le versant littéraire car il apprend grammaire et orthographe, s’aidant potentiellement de la notation phonologique. Le linguiste est un scientifique car il s’intéresse à l’étude du langage, pas à sa maîtrise, mais lui emploie la phonétique. J’aimerais bien connaître le nombre de linguistes polyglottes qu’il existe sur Terre. Une discipline double qui nécessite la maîtrise de deux secteurs qu’on oppose généralement au bac : littéraire ou scientifique ?

Quant à moi, je pense plutôt donner dans le littéraire…

 

J’espère que vous avez apprécié mon analyse, et m’excuse humblement de n’avoir pas su trouver d’épongeu de mots. Mais quand j’en trouve un, sous le coup de l’émulsion j’ai souvent du mal à le laisser tomber.

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